La Bible donne à la famille un fondement dès le récit des origines. Elle trouve sa place dans la loi fondamentale du Décalogue et les maximes du livre des Proverbes. Les prophètes s’y réfèrent pour évoquer les relations de Dieu avec son peuple et le recueil du culte ne manque pas de célébrer le bonheur familial du croyant (Psaume 129).
Cependant, en marge de ces perspectives édifiantes, plusieurs récits bibliques offrent sur la famille des aperçus bien moins reluisants. Le fait est d’autant plus frappant qu’il touche à des figures majeures de l’histoire biblique, jouissant du plus grand crédit : les patriarches ou le roi David.
LES PATRIARCHES
Dans la période patriarcale, la promesse divine d’une descendance nombreuse et bénie se trouve, de manière récurrente, à chaque génération, exposée à des conflits internes profonds qui la mettent en question. Des deux fils d’Abraham, seul Isaac héritera de la promesse, Ismaël sera chassé avec sa mère Hagar. Des deux jumeaux, Esaü et Jacob, un seul sera béni par son père, le laissé pour compte jurant de tuer son frère. Quant aux fils de Jacob, nés de quatre femmes différentes, deux soeurs et leurs deux servantes, leur jalousie et leur haine envers Joseph le préféré sont telles qu’ils seront bien près de le tuer, le vendront comme esclave et le feront passer pour mort auprès de leur père resté inconsolable.
L’action spéciale de Dieu qui doit conduire à la naissance du peuple élu ne s’inscrit donc pas dans une famille idéalement préservée de tous les handicaps et mauvaises surprises que peut réserver la vie dans le monde réel. La famille semble même les cumuler avec la stérilité présente à chaque génération de Sara à Rébecca et à Rachel. Le handicap, miraculeusement levé par Dieu, laisse pourtant chaque fois son empreinte contrariante dans la famille. Par deux fois le moyen humain employé pour contourner la difficulté crée ou attise le conflit. Le recours à la servante de l’épouse, procédure courante à l’époque, compréhensible dans le cas d’Abram et Sara qui avaient déjà attendu longtemps et dépassé l’âge limite, génère un conflit avec le fils de Sara né quelques années plus tard. Le recours au même expédient, bien moins justifié pour Rachel alors que Léa avait déjà donné des fils à son mari, ne fait que compliquer une situation déjà fort compromise par le double mariage de Jacob.
Il n’est pas surprenant que l’ignorance (Abram et Sara) ou la jalousie (Rachel) créent des situations conflictuelles. Il est plus troublant qu’un miracle où se manifeste, semble-t-il, un surcroît de générosité de la part de Dieu, des jumeaux, s’accompagne lui aussi d’une rivalité si précoce et si tenace qu’elle gagne les parents eux-mêmes et conduit à une rupture que les retrouvailles touchantes des deux frères ne parviendront pas à surmonter : Esaü et Jacob resteront les ancêtres de deux peuples ennemis. En reprenant cet épisode, Paul invitera ses lecteurs à y méditer sur le mystère de l’élection divine.
LA FAMILLE DE DAVID
La famille de David réserve des scènes encore plus sordides et tragiques. Un frère viole sa demi-soeur Tamar. Devant l’absence de réaction de David, Absalom, né de la même mère que Tamar, médite sa vengeance et la met à exécution en tuant le coupable lors d’une rencontre familiale. L’histoire n’en reste pas là. Après quelques années de bannissement, le « gentil frère » vengeur de sa soeur, rentre en grâce auprès du roi, mais il profite de la mansuétude paternelle pour intriguer et s’emparer du pouvoir. Voulant démontrer que la rupture avec son père est totale et gagner ainsi une adhésion sans réserve, il couche publiquement, sous le couvert d’une tente, avec les concubines de son père. Cette succession de malheurs dans la famille royale fait suite dans le récit du livre de Samuel à la sentence prononcée par le prophète Nathan en réponse aux deux crimes commis par David : « L’épée ne s’éloignera pas de ta maison » (2 Samuel 12.10).
À cet enchaînement tragique, on pourrait ajouter accessoirement la scène de ménage qui clôt les festivités de l’entrée du coffre de l’alliance à Jérusalem. Rentré à la maison, David y est accueilli par sa femme Mikal qui lui reproche vertement ses performances chorégraphiques qu’elle juge indécentes. Le roi ne demeure pas en reste, renvoyant à son épouse la déchéance de la famille de Saül dont elle est issue.
Ces récits invitent à méditer sur les conséquences tragiques du péché, jusque dans la famille du roi le plus pieux. Ils laissent aussi percevoir chez David une évidente carence éducative. Débordant d’amour pour ses enfants – voyez comme il pleure son fils Absalom – il paraît incapable de réagir à des situations de crise. On notera aussi la remarque accablante du début du livre des Rois sur son attitude à l’égard d’un autre de ses fils, Adoniya : « Jamais, sa vie durant, son père ne lui avait fait de la peine en lui disant pourquoi agis-tu ainsi ? » (1 Rois 1.5).
FAMILLES D’HIER, FAMILLES D’AUJOURD’HUI
Déçus par ces exemples troublants, ne nous laissons pas aller pour autant au scepticisme désabusé ou railleur. Les fondements posés ailleurs dans la Bible, les règles de la loi, les conseils de bon sens recueillis dans les Proverbes sont d’autant plus indispensables pour éclairer notre discernement. C’est bien la faiblesse de la nature humaine contaminée par le mal qui nous apparaît dans ces récits. La faiblesse humaine… et plus encore la grâce d’un Dieu qui ne renonce pas à réaliser ses desseins malgré les carences humaines. Il étend à Ismaël-même une partie des bienfaits de sa promesse, il bénit Jacob bien que celui-ci ait usurpé la bénédiction promise à un autre et surtout, il assure avec Joseph, vendu par ses frères, la sauvegarde et l’unité de la famille, faisant de l’action la plus ignoble et la plus sordide le moyen du salut.
Alors que l’environnement social et moral expose nos familles contemporaines à bien des écueils et des naufrages, ne doutons pas que la grâce de Dieu puisse aussi s’y manifester et ne renonçons pas à suivre les directives laissées par Dieu dans sa Parole.
