
Les mains posées sur le volant de mon auto, je dévalais l'autre soir de grandes allées illuminées, ces boulevards familiers qui nous mènent avec largesse d'un point vers un autre, d'un lieu connu vers un autre lieu connu, qui délient autant de trajectoires souples et faciles, particulièrement le soir, à ces heures où le trafic s'apaise et laisse place à plus de légèreté.
Mentalement, j'avais déjà rapidement brossé que je pourrais être de retour chez moi dans le quart d'heure, calcul raisonnable, d'autant plus que je pouvais l'étayer par le quasi-invraisemblable synchronisme des feux de circulation, qui m'ouvraient (et c'est peu dire) une voie royale. Très peu d'autres autos, pas de pluie ni encore moins de verglas, pas de bouchon, juste cet asphalte docile bercé d'un très volatile courant d'air de printemps voletant par la vitre passager entrouverte : quelquefois, tout est si facile, me suis-je dit, cette palpable aisance de conduite m'est autorisée, je pourrais presque relâcher d'un soupçon mon attention, rien ne peut m'arriver. Lorsque soudain. À l'entame de ce virage que je connais si bien, le défilé verdoyant des feux vire à l'orange, dans le même parfait synchronisme qui les déroulait tous verts et ouverts devant moi depuis au moins dix minutes : j'ai mesuré la frustration soudaine, il allait donc falloir que je m'arrête, que je mette fin à cette trajectoire rêvée. Ou tout au moins que je ralentisse. Car c'est bien ce que je me suis dit, une fraction de seconde : dois-je vraiment m'arrêter ? C'est vrai, après tout, un feu après l'autre vire à l'orange, mais aucun encore n'est au rouge. Peut-être même que si j'accélère je pourrais cueillir l'un ou l'autre encore bien vert. Et ainsi élancée, ma belle auto me mènera sans l'encombre d'un obstacle vers l'accomplissement de MON plan parfait. Devrais-je tolérer d'être contrée ? Après tout, quoi de mal à passer en vitesse à l'orange ? En plus, si je jette un œil de droite et de gauche, aucune trace de danger apparent, je suis seule ici à cette heure de la nuit…
J'y vais ?
Le cerveau est épatant dans ces cas-là : il brosse avec fulgurance toute une brassée de pensées possibles, sans que ne s'écoulent plus de deux secondes. On appelle ça le temps de réaction. Et dans ce temps, il est permis et possible d'entrevoir foule de scénarios à toute situation jetée là devant nous sans autre but que de nous prendre de court : voici ce qui se passe, que vas-tu faire ? Qu'est-il juste de faire ? Qu'est-il possible de faire ? Qu'as-tu ou non le choix de faire ? Je me suis rappelée que le feu orange est une invitation à ralentir. Ou plutôt non : il est une injonction à ralentir et même à s'arrêter (le non-respect d'un feu orange coûte 35€, dixit le Code de la Route). Je me suis rappelée aussi que franchir le passage à l'orange, c'est en quelque sorte tâter le terrain du danger, mais très relativement, puisque tout le monde sait que passer à l'orange, bon, c'est toléré, après tout. Décliner l'invitation à ralentir, libre à moi. Qui a dit ça ? Qui a dit ça ? Chacun de nous, sans doute, donne peu à peu tacitement l'autorisation à cette idée de devenir familière : passer à l'orange, pas si grave. Bientôt, quand on passera au rouge, on se dira même qu'il n'était pas tout à fait rouge, en fait.
Quelle est donc cette zone franche dans laquelle il nous est loisible de poser le pas, en évaluant pour nous-mêmes et par nous-mêmes le risque que nous prenons de nous écarter ? Il y a ce que l'on sait, ce que l'on a acquis : le vert, ok. L'orange, attention. Le rouge : stop. À l'intérieur de ça, est-il possible de mesurer réellement la conséquence de notre naturelle propension à négocier ? Négocier avec l'orange (ce qui nous conduit vers un flirt annoncé avec le rouge), c'est prendre la liberté de conduite, et dire : c'est bon, je suis tout à fait apte à dealer avec ces principes-là, je m'en sors bien. Je suis sûre de ce qui peut m'arriver quand bien même je franchis le pas de la mise en danger. Je suis une excellente pilote pour ma vie, j'en mesure les conséquences, c'est sûr. Sûre de moi.
Au-delà du risque…
Le jour où j'ai laissé glisser dans ma main ma toute fraîche licence de conduite, je n'étais pas sur le terrain des négociations. J'étais dans la ferme assurance de l'apprentissage, dans la noble crainte de cette sauvagerie qu'est le trafic routier, et surtout dans l'obéissance à ce que je venais d'acquérir, d'assimiler : il est fondamental, dès à présent (m'étais-je dit), de développer et assurer ces acquis, afin de ne pas me mettre en danger, ni les autres alentour. Le jour où j'ai laissé glisser dans mon cœur le désir que Dieu y vive, je n'étais pas sur le terrain des négociations. Non : à cet instant de ma rencontre avec lui, j'étais dans la noble crainte, dans l'amoureuse obéissance à ce qu'Il venait de me révéler. Je savais que passer à l'orange de temps en temps n'était pas chose envisageable. Non pas parce que ça ne se fait pas, mais parce que je mets là en danger mon potentiel de croissance, et que je m'autorise là à donner du mou à mon désir de repentance.
Une seconde déjà s'était écoulée, il m'en restait bien moins d'une pour me décider. Allais-je accepter (d'un vif coup sur la pédale de frein) que mon plan parfait ne s'évapore sous la contrainte du feu rouge ? Était-il donc mieux pour moi à cet instant de me plier à ce signal et que, pour quelques instants, plus rien ne bouge (en apparence) ? Trait de conscience, lucidité, élan de repentance, et vif coup de frein. Incroyable comme ça peut aller vite. Dans le même couple de secondes, une fourgonnette s'élance devant moi, trop impatiente d'attendre que le feu soit vert pour elle.
Rouge.
Dans le laps d'un savoureux silence, ce même vent tiède sur ma joue. La belle fin de soirée que voici.

