Propos recueillis par Jean-luc Gadreau
Pouvez-vous nous expliquer ce qui a motivé l'écriture d'un tel livre ?
J'ai entendu parler par hasard du pasteur André Happel qui avait été l'aumônier de Hess, von Schirach et Speer à Spandau à la fin des années 50. Il m'a semblé immédiatement intéressant d'aller le voir. J'étais très intriguée par le travail qu'il avait dû mener auprès de ces criminels nazis. Quand j'ai su qu'il avait eu des prédécesseurs et des successeurs à Spandau, j'ai eu envie d'aller tous les voir. Je me disais que d'un individu à un autre, la perception devait être différente. Ce livre est une histoire de rencontres, avant toute chose avec ces pasteurs. En travaillant sur ce livre, j'ai aussi découvert au fur et à mesure ce qui m'avait motivé : comment des hommes peuvent nier ou accepter leur culpabilité, comment on peut vivre avec le remords, si on en a, l'idée du déni aussi... Ces interrogations qui m'étaient personnelles ont rencontré mon sujet sans que je l'ai consciemment prémédité.
L'enquête nécessaire a été bien longue. Quels obstacles avez-vous rencontrés ?
D'abord, il n'a pas été facile de lister le nombre d'aumôniers qui étaient allés à Spandau. Il a fallu les retrouver, un par un. Je n'avais pas d'archives à ma disposition, car l'aumônerie générale n'avait plus de fichiers. Après mes premières rencontres avec eux, je me suis aperçue que pour comprendre pleinement ce qu'ils avaient à me dire et pour poser de bonnes questions, je devais connaître ce qu'avait été Spandau ; il a fallu faire un long travail dans les archives. J'ai perdu beaucoup de temps dans celles du Ministère de la Défense qui m'ont peu apporté. La grosse difficulté est qu'il y a peu de choses sur Spandau : quelques livres écrits dans les années 70 par des anciens collaborateurs de la prison, mais d'un livre à l'autre, beaucoup d'informations contradictoires. Quand j'ai cherché ensuite à enquêter sur Hess (pour vérifier ce que m'avaient dit les pasteurs Roehrig et Gabel), je me suis heurtée à une sorte de mur du silence. Les autorités que j'ai pu rencontrer ne savaient rien, disaient-elles ou ne voulaient rien dire. Hess reste un sujet délicat.
Quelle réaction ont eu les pasteurs aumôniers toujours en vie quand vous leur avez présenté votre projet ?
Cela dépend. Charles Gabel, quoique méfiant, a accepté assez vite de me parler. En revanche, son successeur Michel Roehrig (dernier pasteur de Hess dans les années 86 et 87) a refusé au départ toute interview. Il avait gardé de mauvais souvenirs de cette époque là et n'aimait pas la presse qui l'avait harcelé au moment de la mort de Hess. Il a fini par accepter de me parler en demandant l'anonymat, mais au fur et à mesure des années, nous avons appris à mieux nous connaître et il m'a fait confiance. André Happel, lui, était dubitatif : il ne voyait pas en quoi ces témoignages pouvaient intéresser les gens. Que vaut la parole de vieux pasteurs, m'ont-ils tous plus ou moins dit. Je pense que progressivement, ils ont compris que je ne cherchais pas à faire un sujet racoleur, mais que j'étais profondément intéressée par leur ministère et leur mission.
N'y avait-il pas une obligation de silence, de " secret de la confession " ?
Dans l'ensemble, cela ne s'est pas posé. Il est évident que je n'ai jamais cherché à les pousser dans leur retranchement, quand je sentais qu'ils préféraient ne pas aller plus loin. J'ai toujours respecté leur sensibilité. Michel Roehrig est le seul qui a clairement parlé de secret pastoral. Mais c'était important pour moi aussi, parce que les témoins de ce livre n'étaient pas de simples employés de la prison, mais des hommes de foi. Leur silence à certaines questions était aussi important à mes yeux qu'une réponse.
Qu'est ce qui vous a le plus bouleversée, ou surprise, dans cette enquête ?
D'abord d'être arrivée au bout ! J'ai souvent été découragée, même dépassée par le sujet. J'avais très peur de ne pas être fidèle aux témoignages des pasteurs. Ce qui m'a surprise, c'est le fait que Spandau soit un endroit aussi méconnu du grand public. L'histoire s'arrête à Nuremberg en ce qui concerne les criminels nazis. Or, Spandau est un endroit incroyable, un personnage à lui tout seul. Ce qui m'a le plus bouleversée, c'est l'intelligence et le courage de ces pasteurs. Comment imaginer qu'on puisse devenir pasteur de nazis, après avoir été pour certains, dans la résistance ? J'ai un petit faible pour le pasteur de Luze, décédé à l'hiver 2007, qui était déjà très malade quand je l'ai vu. Il avait une intelligence, une clairvoyance rares. Et puis leur générosité... Ils m'ont donné et apporté beaucoup.
Est-ce que vos convictions personnelles, en ce qui concerne la foi, ont évolué au travers de ce travail et de vos échanges avec les pasteurs ?
Oui sans doute, même s'il est difficile de dire en quoi. Je crois que je n'ai pas travaillé impunément sur ce sujet pendant aussi longtemps sans que cela réponde à des interrogations personnelles. Je suis d'origine catholique, plutôt croyante, avec une éducation religieuse poussée (aumônerie des lycées...) mais je connaissais peu la religion protestante. J'ai trouvé ces pasteurs très différents des prêtres que j'avais pu croiser. J'ai aimé leur questionnement, leur difficulté à se forger des certitudes, leur ouverture d'esprit. J'ai aimé leur sagesse, leurs doutes. Cela correspond beaucoup à la façon dont je vois la foi en général.
Finalement, a posteriori, qu'aimeriez-vous que les lecteurs gardent de ce livre ?
Ce livre porte en lui une démarche spirituelle et sur un sujet aussi difficile que les criminels nazis, j'aime l'idée des interrogations. Ils étaient des monstres, mais aussi des êtres humains et c'est ça qui peut être difficile à comprendre. Au fond, ce livre pose peut-être plus de questions qu'il n'apporte de réponses. Je suis heureuse d'avoir mis en lumière ces pasteurs de Spandau, car ils ont fait un travail dans l'ombre, un des plus difficiles qui soient.
Le pasteur Charles Gabel évoque, pour notre magazine, sa participation au livre.
Comment avez-vous abordé ce projet ?
Tout d'abord, je tiens à préciser que j'ai déjà eu l'occasion de témoigner de mon ministère à Spandau dans le livre Conversations Interdites avec Rudolf Hess, que j'ai écrit il y a 20 ans. Ce qui m'a intéressé plus particulièrement dans la démarche de Laure Joanin-Llobet c'est la mise en valeur d'un travail spécifique de l'Aumônerie Protestante Française. Ce travail très important, elle l'a abordé sous un angle journalistique et historique, sans parti pris ; ce d'autant qu'elle n'est pas protestante. C'était important car un bon nombre des acheteurs de ce livre seront certainement des personnes intéressées par des points d'histoire nébuleux de cette période. Nous nous connaissions déjà et c'est sans aucune réserve que je me suis engagé dans ce projet. Ce ministère très prenant, où nous apportions l'amour comme réponse à la haine, a conduit à de beaux témoignages et a eu beaucoup de répercussions chez les prisonniers.
Le livre en quelques mots :
De 1947 à 1987, sept ex-dignitaires nazis condamnés par le tribunal de Nuremberg purgent leur peine dans la prison de Spandau, à Berlin. Parmi eux, Rudolf Hess, le troisième homme du régime nazi, et Albert Speer, l'architecte d'Hitler et ministre de l'armement du IIIe Reich. Ils sont soumis à un régime carcéral drastique. Les seuls qui sont autorisés à parler à ces criminels, une fois par semaine, sont les pasteurs nommés aumôniers de la prison. Pendant quarante ans, douze hommes de foi se sont succédé auprès d'eux, ont reçu leurs confessions, ont écouté leurs obsessions. Les pasteurs de Spandau ont échangé avec ces hommes, ils les ont fait réfléchir, ils ont eux-mêmes été bouleversés par ces incroyables rencontres. Des questions se posent alors : Que ressentaient ces criminels, parmi les pires de l'Histoire, face à leur châtiment ? Y a-t-il eu un début de prise de conscience des horreurs du régime nazi ? Mais aussi, du point de vue de l'aumônier, comment aborde-t-on un homme quand il a été un tel bourreau ? Il a fallu dix ans d'enquête à Laure Joanin pour retrouver les aumôniers survivants et les convaincre de parler. Les pasteurs de Spandau sont français, deux sont encore en vie. Ces grands témoins de l'histoire parlent pour la première fois. Pour la première fois, ils racontent l'intérieur de Spandau et ses secrets.
