Effet d'annonce ou réalité, le recul annoncé de la crise en fin d'année n'en marque pas moins une évidence : entre l'élite et la base, c'est la guerre de tranchées. Certes, voilà qui ne date pas d'hier, mais les licenciements en cascade et la médiatisation des suicides au travail ne font que confirmer douloureusement la fracture. Une autre voie est-elle encore possible ?
Dans les dîners en ville, un leitmotiv laconique et désabusé revient en boucle : " Personne n'est plus à l'abri de rien ". Et que cache ce " rien " ? Sans aucun doute le lynchage social que constitue le licenciement. Un mot dérangeant, que l'on voulait jadis limiter à la classe ouvrière, tandis que la classe moyenne, à peine émergente alors, ne savait accorder que l'expression " ascension sociale ". Et il y en a eu : des années 60 où l'usage du téléphone privé était réservé aux seuls notables, aux années 2000 avec l'explosion du téléphone portable, la qualité de vie des Français n'a pas cessé de s'améliorer. Du moins au regard de la société de consommation : car si, en effet, un foyer sur dix seulement disposait alors d'une machine à laver, en revanche les divorces étaient près de trois fois et demi moins nombreux alors (ndlr, 30 000 par an contre 100 000 au milieu des années 80).
Plus libres, plus égaux... plus heureux ?
Reste qu'aux yeux de beaucoup, cette progression des séparations va aussi dans le sens d'une amélioration de la qualité de vie : on se veut plus libre qu'hier. Plus égaux aussi les uns les autres, grâce au sacre de cette fameuse société de consommation qui a établi la dite " classe moyenne ". Une quête de confort totalement étrangère aux exigences d'effort et de mobilité qu'avait subies la classe ouvrière et qui reviennent fracasser aujourd'hui la classe moyenne. Le crédit pour tous, l'accession à la propriété même pour les " petites gens ", les vacances au loin et même - summum du rêve - l'accès aux produits de luxe pour tous via les ventes privées qui, sur la Toile, cassent les prix du rêve. D'où le ressenti douloureux aujourd'hui de tous ceux qui se prennent de plein fouet la vague de choc du déclassement social, pour cause de chômage, de surendettement ou de pression accrue dans le monde du travail.
Un devoir d'utopie
Aujourd'hui, la classe moyenne d'hier en est réduite à composer avec la classe ouvrière une nouvelle " classe de masse " prête à en découdre avec une élite qui occupe le devant de la scène avec ses querelles intestines ou ses faits divers entachés de polémiques. Des crêpages de chignon ubuesques bien éloignés des souffrances de nos concitoyens. Mais parfois, une lueur d'espoir s'allume, tel l'ouvrage de Michel Cool récemment édité chez Albin Michel : Pour un capitalisme au service de l'homme.
Et d'oser la question-clé : existe-t-il une manière chrétienne de gérer les entreprises ? Autrement dit d'inverser les priorités de l'entreprise pour que son but social prime sur sa vocation financière. Une utopie, peut-être, mais la société peut-elle faire l'économie de cet " évangile " de sain(t)e économie ?

