Pendant 14 ans, Brigitte Dominguez a travaillé comme policier dans le nord de la France. Affectée à la brigade des mineurs, elle s'est occupée des victimes, parfois très jeunes, et des délinquants.
C'est une belle histoire et nul doute que l'association des Gédéons la garde dans ses archives. Brigitte était alors enquêteur à la brigade des mineurs de Amiens. À la suite d'une distribution de Nouveaux Testaments organisée par cette association à la sortie du lycée, un père en colère était venu se plaindre au poste de police de Dunkerque où travaillait Brigitte à cette époque. De la littérature subversive distribuée à des mineurs ! Le chef confia l'enquête à Brigitte et lui donna le fameux petit livre bleu qui irritait tant ce papa. " C'est comme ça que j'ai commencé à lire le Nouveau Testament, dit Brigitte. J'avais déjà lu l'Ancien. La Bible m'intriguait. Elle était à l'origine d'un changement dans la vie de mes parents. Adolescente, j'avais suivi mon père dans la secte des Rosicruciens. J'aimais aller là-bas, je me sentais bien chez eux. Mais nous avons dû les quitter car nous habitions trop loin. Et puis un jour, à propos de la Bible, mon père m'a dit : 'J'ai trouvé ce que je cherchais'. Lui et ma mère n'étaient plus les mêmes. Avec leurs nouveaux amis, des chrétiens, ils avaient l'air tellement bien entre eux que j'en étais mal à l'aise. Je me sentais étrangère ". C'est ainsi que Brigitte a commencé à lire l'Ancien Testament dans la vieille Bible de sa grand-mère, puis le Nouveau grâce à cette fameuse distribution des Gédéon. Petite fille, sa foi était fervente. " J'avais plein de questions et je me préparais à la communion solennelle avec beaucoup de joie mais le prêtre n'a pas voulu de moi car j'étais trop petite de taille. Je dépareillais par rapport aux autres, ça faisait désordre...Vous vous rendez compte ? " Sa déception sera immense et même après avoir renoué avec la foi, il lui faudra des années pour nommer Dieu dans sa prière. " Dieu, c'était le Dieu de l'Église catholique, une institution qui se moquait éperdument de ma foi ".
Policier pendant 14 ans à la brigade des mineurs
Brigitte commencera par fréquenter une Église pentecôtiste puis son cheminement l'amène dans une communauté baptiste à Amiens, où elle rencontre Raphaël, celui qui deviendra son mari. Ils se marient en 88 et auront trois enfants. " J'ai commencé mon travail en 82, se souvient-elle. Nous étions très peu de femmes et la brigade des mineurs attirait peu les hommes. Les femmes étaient donc presque toujours affectées là d'office. " Un travail dur. Elle côtoiera d'une part les " mineurs auteurs ", des voleurs, des délinquants, d'autre part, les " mineurs victimes ". L'horreur. Des histoires quotidiennes de violences en tout genre, des abus sexuels sur enfants. Elle s'occupe également des femmes : femmes battues, femmes violées... " On s'assèche, on se " blinde " à force d'entendre des choses difficiles, explique Brigitte. Même après ma conversion, il m'a fallu des années pour changer, ressentir de la compassion, même pleurer parfois. Bien sûr, il m'était strictement interdit de parler de Dieu aux victimes. C'est pourquoi, parfois, je laissais ma Bible sur le bureau, en signe discret, comme pour tendre la main à ces gens... "
Des lumières dans un quotidien éprouvant
Ce qui frappe chez Brigitte, c'est sa lucidité. Sa foi ne l'a jamais aveuglée sur la réalité et la difficulté de son métier. Quand on lui demande si le fait d'être chrétienne l'a aidée, elle répond oui même si, à l'époque, elle ne s'en est pas forcément rendu compte. C'était dur, c'est tout. Dur de travailler dans ce milieu éminemment machiste et d'enquêter sur des affaires sordides impliquant parfois de très jeunes enfants. Dur aussi de devoir subir les moqueries de ses collègues à cause de sa foi. Malgré tout, au milieu d'un quotidien éprouvant, Brigitte garde quelques histoires qui brillent comme des petites lumières. Cette jeune fille, par exemple, qui multipliait les fugues. Brigitte raconte : " Un jour, je lui ai dit : " Quand ça ne va pas, tu me téléphones. Une fois, on a pris un café ensemble. C'était strictement interdit, vous pensez, nous n'étions pas là pour " faire du social ", nous répétait la hiérarchie. Mais tant que je me suis occupée d'elle, elle n'a pas fugué. Quand je prenais les auditions des personnes, je priais et cela changeait quelque chose dans le travail. C'était plus simple, je comprenais mieux les personnes. Intérieurement, je demandais à Dieu de les bénir. Le dialogue était aussi moins tendu dans les moments difficiles, par exemple quand il fallait convaincre une jeune fille agressée de se laisser examiner par le médecin. Des enfants me disaient : " Toi t'es gentille ". Un jour, une petite fille m'a déclaré : " Tu n'es pas comme les autres, comment ça se fait ? " ".
Mère et policier
" Lorsque j'ai eu des enfants, il m'est devenu difficile de m'occuper des délinquants sexuels. J'avais parfois envie de leur balancer la machine à écrire à la figure ! Nous n'avions aucune formation spécifique pour travailler parmi ces gens-là. Même pas de débriefing après les procédures les plus pénibles ! Aujourd'hui, je garde en mémoire des images terribles : celle d'un collègue suicidé ou d'enfants particulièrement maltraités. J'interpellais Dieu alors, je lui disais ma révolte mais je gardais contact avec lui et je crois que cela m'a aidée. Quant à l'éducation de mes enfants, ce que je vivais au travail ne m'a pas conduite à vouloir les " sur-protéger ". J'ai simplement essayé de les rendre forts afin qu'ils parviennent à vivre dans ce monde tel qu'il est. Une amie de ma fille était bisexuelle et se droguait. Je n'ai pas essayé de l'éloigner d'elle mais nous en avons beaucoup parlé toutes les deux ".
La maladie
" Au bout de 14 ans, j'ai voulu m'arrêter. J'avais envie de m'occuper de mes enfants et servir Dieu dans l'Église. D'habitude, la procédure administrative de mise à la retraite est incroyablement compliquée dans la police. Mais dans mon cas, tout a été simple et rapide, les secrétaires n'avaient jamais vu cela ! " Malheureusement, Brigitte tombera malade. Gravement. Maladie de Cushing - qui affecte l'hypophyse - puis cancer du sein. Cela va durer dix ans. La foi lui sera d'un immense secours. " Certains jours, seule la foi me donnait la force de me lever. Je ne disposais alors que d'une demi-heure de vitalité pour toute la journée. Cela m'a appris à cibler mes priorités, faire une seule chose mais la faire bien ! Au plus fort de la souffrance, je ne me suis jamais sentie abandonnée par Dieu. Il était là ". Aujourd'hui, membre de l'Église baptiste d'Amiens, Brigitte fait partie du conseil de l'Église et s'occupe d'un groupe de femmes ainsi que des ados. " De tout ce que j'ai vécu et fait, je ne regrette rien, dit-elle. Dieu m'a appris tant de choses, dans mon travail comme dans la maladie. Aussi loin que je regarde en arrière, je suis certaine d'une chose, il a toujours été là ".
Un jour, une petite fille m'a déclaré : " Tu n'es pas comme les autres, comment ça se fait ? "

