Les routes de la foi

Par Céline Schmink

horizons-evangeliques

Homme simple et modeste pasteur breton, Clément Le Cossec a consacré sa vie à évangéliser le peuple tzigane. Sans moyen matériel, à bord d’une petite roulotte missionnaire, il sera, cependant, celui qui, en France puis dans le monde entier, a suscité chez les gens du voyage un réveil spirituel sans précédent. Retour sur cette extraordinaire épopée avec Paul, son fils.

Lille, février 1946. Un jeune homme, visage basané, longue tignasse brune, prend place dans une assemblée évangélique. L’adolescent, un gitan, est venu implorer le pasteur de guérir sa mère, malade du cœur. Dans la mémoire de Clément Le Cossec les mises en garde maternelles prodiguées dans l’enfance résonnent encore (« Vois ces tziganes, ils vont te prendre ! »). Il se rend au chevet de la femme, étendue sur un lit de fortune. Il lui tend la main. Ils prient. Elle est sauvée. La nouvelle de la guérison se propage de camp en camp. Sollicité par ces « fils du vent », Clément Le Cossec visite les roulottes, intercède, guérit les uns et les autres, et porte à leur connaissance l’Amour de Dieu. Gagnés par la foi simple et la ferveur communicative de ce modeste pasteur, les bohémiens se convertissent. Clément vient d’insuffler le réveil spirituel aux gens du voyage. Son fils raconte : « Il était pauvre et avait eu la chance de recevoir le message. À son tour, il voulait le porter aux miséreux ». Celui qui, enfant, allait nus pieds pour ne pas user ses sabots est bouleversé par la détresse matérielle et morale de ces peuples vagabonds : roms, manouches… mais un matin, il trouve le terrain désert. Il oublie ces tziganes aux origines mystérieuses, repartis sur les routes porteurs de la Bonne Nouvelle.

Les vagues du Réveil

Quatre ans plus tard, à Lisieux, c’est une gitane qui vient implorer un autre ministre évangélique. À l’hôpital, son fils se meurt. Le pasteur l’accompagne, l’Église prie et le garçon, que les médecins condamnaient déjà, est guéri. Les conversions s’enchaînent. En 1952, le chemin de Clément croise celui des convertis de Normandie qui réclament le baptême. L’Église refuse pour cause de concubinage. Sans adresse fixe, ils ne peuvent obtenir le droit de se marier en mairie. Ils brandissent la menace de se baptiser eux-mêmes. Clément entame avec eux des rendez-vous réguliers. Au cours d’une réunion, une prophétie annonce de grandes vagues submergeant des foules. Et pour cause, en quelques mois, la Bonne Nouvelle a tracé sa voie chez les gitans qui pérégrinent au-delà des frontières, à l’Est notamment. Paul explique : « Les vagues symbolisaient un mouvement de l’Esprit. Dès 52, il se met à baptiser massivement les tziganes sur la plage de Brest ». Le nombre grandissant de convertis nécessite un renfort pastoral. Clément fonde la Mission Tzigane Évangélique de France puis, dès les années 60, s’intéresse aux nomades d’Espagne.

La conquête

Rien n’existe pour enseigner l’Évangile à ces communautés parlant romanesse (la langue tzigane internationale). Il part donc à la rencontre des gitans. Ils sont alors 10 millions dans le monde, six fois moins qu’à l’heure actuelle. Il va former ses propres prédicateurs tziganes, dans une roulotte missionnaire, qui iront évangéliser jusque dans les camps boueux. Avec l’aide d’amis sédentaires, il établit des relais bibliques à travers le pays et fonde un institut dans le Loiret. Fasciné par les coutumes gitanes, il se passionne pour ce monde en mouvement et saisit l’intérêt, sans précédent, pour la diffusion du message évangélique, des interactions que tissent les tziganes à l’international. Les temps changent. Les caravanes missionnaires remplacent les roulottes lancées sur les routes d’Europe. À l’Est, les tziganes ont interdiction de circuler et se sédentarisent. Les missionnaires, eux, effectuent des milliers de kilomètres en voiture pour porter le message aux plus isolés. Paul se souvient : « C’était la phase de conquête. Tout restait à faire! ». Pendant ses déplacements, Clément laisse sa femme et ses huit enfants à la maison, mettant sa foi en action. « Dieu a pourvu à tous nos besoins » se rappelle Paul. L’estime du peuple tzigane envers le pasteur va grandissant. Bientôt, il l’érige au rang d’apôtre « gadjo » (non tzigane). Paul démystifie : « C’était un serviteur avant tout. Le mot apôtre a été utilisé par les tziganes pour sa signification originelle : celui qui fonde des communautés ». Si Clément leur procure la nourriture et l’instruction, il apporte surtout aux tziganes la liberté et des réponses adéquates à leurs problèmes courants.

Une pédagogie adaptée

Dans ce contexte favorable, les transformations s’opèrent : « Les femmes battues devenaient chéries par leur époux. Les alcooliques cessaient de boire. Ils sont allés à l’école, ils ont lu et formé à leur tour. Ils ont vu leur niveau intellectuel amplifié d’un seul coup ». Et pour enseigner à ces illettrés, Clément devra déployer des trésors de patience et de pédagogie, instaurant des relais de formation régionaux, fondant des écoles bibliques jusqu’en Inde où la tribu tzigane des lambadis est la plus vaste du monde. Paul plaisante :« Les tziganes apprenaient à lire très vite mais, au début ils écoutaient des passages bibliques, les retenaient par cœur et faisaient semblant de lire, pointant les mots du doigt. Derrière cette fierté très gitane, il y avait la réelle volonté d’évoluer ! » et d’évoquer leur foi vivante : « Un jour, l’un d’eux, qui ne savait pas comment pratiquer une « onction d’huile », fit comme un cornet de frites avec du papier et versa une bonne quantité d’huile bien grasse au dessus de la tête d’une femme malade qui se trouva miraculeusement guérie. ». Peu à peu, de nouvelles missions voient le jour à travers le monde.

Batême tziganeSi les clichés sur les gitans voleurs de poules perdurent, force est de constater que l’œuvre d’un seul homme aura permis l’émancipation de communautés entières, ainsi que la consécration du tzigane en tant que chrétien. Malgré la disparition de Clément Le Cossec, en juillet 2001, lui dont la préférence allait à ces peuples rejetés de tous, l’œuvre de Dieu progresse toujours parmi les tziganes. Aujourd'hui, la mission française compte plus de 100 000 membres baptisés par immersion et quelque 1600 prédicateurs. Celle d’Inde devrait bientôt la dépasser par le nombre de convertis. Paul se remémore : « Mon père prenait sa caravane, ses tracts, sa Bible et partait à la rencontre des gitans sur les routes, les routes de la foi. Il a toujours voulu œuvrer à l’universel. Il partait du principe que le tzigane apporte plus facilement l’Évangile dans sa propre langue et souhaitait l’autonomie pour chaque mission implantée ». Toute sa vie, Clément Le Cossec a recherché ces tziganes, qu’il savait, mieux que quiconque, repérer physiquement ; ceux-là mêmes qui allaient diffuser ses idées, de pays en pays. S’il rêvait, dans sa prime jeunesse, d’entrer dans la marine marchande pour devenir capitaine au long cours et voyager, Clément Le Cossec a finalement gardé le pied à terre. Quant aux vagues du réveil tzigane, après avoir déferlé aux USA, en Roumanie, au Kosovo, en Serbie et en Inde, elles atteignent désormais l’Argentine.

En 1960, alors que Clément Le Cossec évangélise les manouches depuis dix ans, deux roms assistent à l’une de ses conventions. C’est au tour de la tribu rom de connaître le grand réveil…


Stevo, le père

Stevo, le père

Stevo est le patriarche de la famille Demeter. En 1902, son grand-père quitte l’Azerbaïdjan pour Neuilly-Plaisance où le clan se sédentarise. Il explique : « En 1960, Clément le Cossec baptise 63 des nôtres à Fontenay. Trois ans plus tard, il y a déjà 1000 convertis. Aujourd’hui nous sommes 7000 roms chrétiens en France ». C’est leur statut de « kalderach » (sédentaires) qui a permis aux Demeter de s’instruire et de devenir les premiers prédicateurs roms. Pour Stevo, le rôle du patriarche est déterminant dans la transmission de la foi : « C’est le pasteur en son Église. Ses fils ne font rien sans lui. L’enfant est roi mais le chef conseille sa famille pour qu’elle soit instruite dans l’Évangile. Rester gitans oui, mais marginaux non ! ».


Véta, l’arrière grand-mère

Véta, l’arrière grand-mère

« Je vis ma foi chrétienne le plus simplement du monde. Pour moi il n’y a pas à tergiverser. Roms ou pas, on choisit la voie de Dieu et on l’ applique ou on ne la choisit pas ! »


Lolia, le fils

Lolia, le fils

« Je chante des cantiques tziganes à travers le monde entier. Par la musique, j’exprime toutes mes racines gitanes mais, avant tout, je pense chrétien, je chante chrétien, je bouge chrétien ».


Dernière modification le Vendredi, 01 Avril 2011 06:53

Céline Schmink

Cet article a été écrit par Céline Schmink

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