affaire cessante (et même la lecture du présent article), précipitez-vous au Musée Jacquemart- André, à Paris, pour contempler la splendide exposition proposée jusqu’au 16 janvier prochain : « Fra Angelico et les maîtres de la lumière ». C’est une première : jamais le peintre florentin n’avait été ainsi honoré en France. UNE HEUREUSE INITIATIVE
L’hôtel Jacquemart-André est un véritable écrin pour les tableaux offerts, une cinquantaine, à notre admiration. Cette initiative à été difficile à mener à son terme, eu égard à la fragilité des oeuvres présentées. Elle nous permet de (re)découvrir la peinture de la cité toscane au début du XVe siècle, le quattrocento. Fra Angelico est exposé parmi ses contemporains. De ce fait, nous pouvons voir quels furent ses influences (Monaco, Da Fabiano) et ses suiveurs (Strozzi, Baldovinetti) et les confronter aux productions du Maître. Cette contextualisation est particulièrement bienvenue et intéressante. Elle nous montre tous les aspects de l’artiste (les fresques exceptées, puisqu’on ne peut les transporter). Précisons encore que l’exposition privilégie les petits formats (mettant ainsi en évidence la formation et le talent d’enlumineurs des artistes) et les oeuvres rarement montrées. C’est dire qu’elle est vraiment exceptionnelle.
SOMBRE ARRIÈRE-PLAN
On sait peu de chose sur Fra Angelico. Il doit ce surnom au poète dominicain Domenico da Corello qui le qualifia de peintre angélique quelques années après sa mort. Les Italiens l’ont très vite appelé « il Beato Angelico ». Pourtant, rien ne le prédisposait à cette gloire posthume tant il vécut simplement. Il se nommait en réalité Guido di Pietro et vit le jour à Vicchio di Mugello, près de Florence. L’année de sa naissance est encore l’objet de nombreux débats et se situe entre 1387 et 1400. L’époque est marquée par des crises économiques et politiques. Le souvenir de la Grande Peste Noire qui avait ravagé l’Europe et réduit la population de moitié au milieu du XIVe siècle est encore présent. On est, en outre, en plein Grand Schisme : deux papes (parfois trois) règnent ; ce qui divise la Chrétienté. Dans ce contexte plutôt sombre, la famille, vraisemblablement des paysans, s’établit à Florence. Guido, son frère Benedetto et sa soeur Francesca s’instruisirent à l’école du quartier. Guido et Benedetto embrassèrent la profession d’enlumineur, peut-être dans l’atelier du moine Lorenzo Monaco. Ils y furent formés dans le goût du gothique tardif. L’exposition reconstitue en partie, dans la première salle, un scriptorium où sont montrés quelques exemples de précieux manuscrits (antiphonaires) aux couleurs lumineuses et joyeuses et aux traits délicats.
PEINTRE ET MOINE
La vocation d’artiste de l’Angelico, précéda celle du moine. Alors qu’il avait déjà produit des travaux remarqués, il prit l’habit sous le nom de Fra Giovanni. C’est en tant que peintre qu’il entre au monastère dominicain de stricte observance de Fiesole. Un renouveau spirituel a alors vu le jour sous l’influence de Catherine de Sienne ce qui a entraîné un retour à la rigueur et suscité de nombreuses vocations. L’ordre dans lequel il entre est un ordre prêcheur ; ce qui conditionnera son oeuvre. C’est par sa peinture qu’il prêchera. Il adopte, du reste, la voie du sacerdoce (c’est-à-dire la voie de la prédication et l’enseignement). Ce choix influence le développement de son art et nourrit sa spiritualité. Une des caractéristiques de l’ordre dominicain est la place centrale réservée au Christ et son adhésion à la doctrine thomiste. Par ailleurs, l’ordre diffuse les valeurs de la charité, de l’humilité et de la pauvreté, vertus qui transparaissent dans l’oeuvre de Fra Angelico.
Après une dure période d’exil dont il profitera pour se plonger dans l’étude, l’activité du peintre prend tout son essor. Il décorera le couvent de Fiesole, Fra Angelico : une prédication peinte puis celui de San Marco de Florence quand il sera reconstruit grâce à Côme de Médicis. Dans chaque cellule, une fresque sur la vie de Jésus, soutiendra la prière des moines. Les commandes affluent. Elles émanent de communautés religieuses, de mécènes, de riches familles, de guildes, de particuliers. Il sera même appelé à Rome où il décorera plusieurs chapelles vaticanes dont une seule subsiste encore. Et c’est à Rome qu’il meurt et est enterré. On peut encore voir sa tombe dans l’église Santa Maria Sopra della Minerva.
PEINTRE ET THÉOLOGIEN
Pourquoi un tel engouement ? Fra Angelico n’a jamais peint pour peindre. Son art était au service de son ordre et par-là même au service de Dieu. S’il a su intégrer les innovations de l’époque (utilisation de la lumière, perspective récemment découverte, utilisation des ressources de l’architecture dans ses panneaux ou fresques), il a su conserver les traits du gothique et se distinguer par un art original et très personnel. Il est vraiment à la charnière du Moyen-âge finissant et de la Renaissance.
Il nous ravit avec la joie de ses couleurs raffinées et audacieuses, la douceur de ses tableaux, la sérénité de ses compositions, la beauté de ses formes, la grâce d’une nature éternelle créée par Dieu. Tous ces traits visent à démontrer l’existence du divin par l’évocation d’un monde baigné de lumière.
Pour Fra Angelico, Ancien et Nouveau Testaments, péché et rédemption sont liés comme on peut le voir dans plusieurs annonciations (non exposées ici) où l’on aperçoit Adam et Ève chassés de l’Éden ou encore l’armoire des ex-voto d’argent. Et si, dit-on, il ne pouvait peindre une crucifixion sans avoir le visage baigné de larmes, ce thème n’est jamais triste chez lui : les témoins du martyre ont le visage chargé d’espérance et de douceur.
En cette période de crise et de morosité, contempler les oeuvres de Fra Angelico et de ses contemporains nous réjouit le coeur et l’âme.
