Comme toute mouvance religieuse, le monde évangélique est varié. Si certains sont de gros lecteurs, d'autres beaucoup moins. Dans cette enquête, nous nous sommes intéressés à ce que lisent... ceux qui lisent.
Nous avons tout d'abord interrogé les librairies chrétiennes évangéliques. Meilleures ventes, tendances... À vrai dire, les réponses données ne nous ont pas vraiment étonnées. Tous les libraires ont insisté sur ce point : la Bible, le plus grand best-seller de tous les temps, est systématiquement en tête des ventes. Le sondage réalisé l'année dernière par l'IFOP pour l'hebdomadaire Réforme nous avait déjà informés que 74 % des évangéliques lisent la Bible au moins une fois par semaine. Or, ceci est vrai non seulement pour les adultes, mais aussi (et surtout !) pour les enfants : la Bible en manga est une des meilleures ventes enregistrées ces dernières années dans l'édition chrétienne. Que la Bible se vende bien chez les évangéliques n'est donc pas une surprise, surtout que le biblicisme, terme indiquant la centralité de la Bible dans la foi et la pratique des évangéliques, est souvent nommée comme leur première caractéristique.
Bible et contenu biblique avant tout
Les évangéliques, bien sûr, ne lisent pas que la Bible. Donnons quelques titres à succès récents, se vendant essentiellement dans les librairies chrétiennes : Crazy Love. Bouleversé par un Dieu irrésistible de Francis Chan et Danae Yankoski ; Une famille qui s'aime de Gary Chapman ; Unité, onction et guérison de Carlos Payan ; Fier d'être arabe et chrétien de Saïd Oujibou et Paul Ohlott ; ou encore Au nom de Jésus, mener le bon combat, de Gilles Boucomont. À ces titres s'ajoutent les " classiques " comme Les langages de l'amour de Gary Chapman ou Une vie motivée par l'essentiel de Rick Warren.
Les livres préférés des chrétiens évangéliques sont donc à trouver essentiellement dans les domaines de l'édification, du témoignage ou des récits de guérisons.
Pour Jonathan Boulet, directeur de Première Partie, un des principaux éditeurs chrétiens, le public évangélique est attiré par trois catégories de livres :
* Les ouvrages qui donnent des solutions clés en main, qui insistent sur la croissance dans la vie de tous les jours, où l'on trouve également beaucoup de versets bibliques et autres références.
* La relation d'aide et les livres sur l'écoute, la délivrance, la guérison, mais aussi les abus spirituels.
* Les autobiographies et les biographies d'évangélistes, pasteurs ou personnalités qui témoignent de leur foi, comme par exemple Sauve-moi de moi-même de Brian Welsh, ex-guitariste du groupe métal Korn.
Cette tendance se confirme effectivement chez les libraires évangéliques, comme à la CLC, par exemple. Responsable de la boutique à Paris, Quentin Lala explique qu'au-delà des Bibles, il vend beaucoup de livres autour de thématiques telles " joie, paix, amour ". Mais, et c'est là un point important : " de nos meilleures ventes, il ne ressort pas une tendance théologique particulière. Ce qui semble important pour nos clients, c'est que le contenu soit basé sur la Bible. " La Bible, encore elle, est donc au cœur des préoccupations des lecteurs évangéliques.
Et la théologie ?
Et pourtant. Si le contenu a de préférence une base biblique, on peut néanmoins constater la faiblesse des ventes des livres de théologie (doctrine, commentaires, théologie biblique), d'histoire (comme l'histoire de l'Église, ou d'un mouvement en son sein) et d'autres sciences humaines (sociologie, philosophie...). Pourquoi ces livres-là ne marchent-ils pas (ou peu) auprès des évangéliques ? Christophe Paya, professeur de théologie pratique à la faculté de théologie de Vaux-sur-Seine, nuance d'emblée : " Les livres d'histoire ou de théologie sont parfois assez techniques. Il n'est pas anormal que tout le monde ne lise pas les livres qui visent les pasteurs, les étudiants en théologie ou autres. C'est la même chose dans toutes les disciplines. " Par contre, pour Christophe Paya, " c'est plutôt la question des livres de vulgarisation théologique qui se pose ", livres qui se vendent moins que les livres de " vie chrétienne " et de témoignage par exemple. Pourtant, " la qualité des livres de théologie qui visent un public intéressé par la réflexion, mais assez large quand même, est en nette augmentation depuis quelques années ". Alors, faudrait-il s'inquiéter, ou tout simplement s'interroger outre mesure, sur cette apparente carence de lecture théologique chez les évangéliques ? Et, sans vouloir être malsain : à qui la faute ?
Un constat frustrant... pour certains
À la question : " Êtes-vous satisfait par l'offre
des éditeurs aujourd'hui ? ", Quentin Lala répond globalement par l'affirmative, même s'il existe dans son magasin une grosse demande de livres sur les événements de la fin, avec des explications approfondies du livre de l'Apocalypse notamment. Une demande à laquelle il a du mal à répondre car " il ne semble pas y avoir beaucoup de choses, ou alors c'est trop difficile ou pas assez explicite ".
Mais le satisfecit est loin d'être le même partout. Chez certains libraires, nous avons ainsi ressenti un vrai désir de faire évoluer cette tendance à délaisser la théologie. Denis Guillaume, directeur de la librairie 7ici à Paris, ne cache pas qu'il voudrait vendre davantage de livres traitant de théologie, de sociologie religieuse et d'histoire, car selon lui, cela " correspond à un besoin " dans le milieu. Il continue : " De manière générale, j'aimerais voir plus de curiosité de la part des lecteurs, sur des thèmes qui dérangent peut-être mais qui font avancer... " Frank Belloir, directeur de la librairie Jean Calvin, à Alès, partage lui aussi cet avis : " Je trouve regrettable, voire dangereux que les chrétiens évangéliques ne lisent pas plus de théologie et d'histoire. Ils vivent au sein d'une longue histoire qu'ils ignorent ! Ceci est un manque pour l'apologétique et pour la transmission. "
De la difficulté de faire évoluer les achats
À contre-courant sur ces questions, la librairie Jean Calvin, spécialisée dans l'histoire protestante, la théologie et la philosophie, refuse donc de proposer certains objets en rayons. Vous ne trouverez pas, par exemple, de CD de musique chrétienne dans celle-ci (un fait rare chez les librairies chrétiennes). Mais plus encore, Frank Belloir admet volontiers que : " Nous ne présentons pas de livres charismatiques car nous n'approuvons pas leur contenu. Par contre, sur commande, c'est possible. " Un son de cloche similaire se fait entendre du côté de la Maison de la Bible : " C'est notre particularité ", nous explique Jean-Marc Guyot, responsable de la boutique de Paris. " Tous les livres que nous vendons passent par un comité de lecture qui émet un avis sur le livre. " Les livres mis en vente sont donc différemment recommandés : il a des livres dont la lecture est conseillée, des livres en vente libre, et des livres vendus mais avec des réserves sur le contenu ou la forme. Mais à la Maison de la Bible, la sélection se fait essentiellement sur des bases doctrinales et non sur la base d'un certain niveau théologique : en résumé, qu'ils soient techniques ou grand public, les livres charismatiques, œcuméniques, ou dont la théologie est libérale, ne feront, sauf exception, pas partie des ventes.
La librairie Jean Calvin et les Maisons de la Bible sont des exceptions. Chez les libraires, il n'est généralement pas question de ne proposer à la vente que les livres dont ils seraient eux-mêmes prêts à recommander le contenu et à encourager la lecture. Refus de l'infantilisation du client et contraintes budgétaires obligent. Les librairies chrétiennes sont, après tout, de petits commerces ayant souvent du mal à joindre les deux bouts. Ainsi, la grande majorité des responsables de librairies interrogés affirment être prêts à vendre tout (ou presque) et à ne pas faire de choix en amont quant à ce qu'ils mettent en rayons. Denis Guillaume, par exemple, refuse globalement la censure dans ses rayons : " La censure, ce sont les clients qui la font. Nous retirons les livres s'ils ne se vendent pas. " Il dit ainsi " assumer l'ensemble de nos produits en vente ", même s'il reconnaît ne pas être obligé de vendre des ouvrages ou des objets " que nous ne voudrions pas présenter ". Selon lui, il existe aujourd'hui " une profusion d'autoéditions ou d'éditions à compte d'auteurs de médiocre qualité, sans aucun travail d'éditeur. Nous refusons généralement les livres n'ayant pas fait l'objet d'un travail éditorial professionnel ". Et Denis Guillaume d'évoquer, à titre d'exemple, les éditions de l'Oasis. Quentin Lala va dans le même sens : " Nous sommes prêts à vendre tout. Nous répondons à ce que le client demande. " Quitte à rentrer dans un certain cercle vicieux : les libraires répondent à une certaine demande, qu'ils ont du mal à faire évoluer puisqu'ils ne peuvent se permettre de fonctionner en se passant de ce qui se vend le mieux.
Quid des éditeurs ?
Nous nous sommes donc tournés vers des éditeurs chrétiens évangéliques, forcément responsables de l'offre (sans nécessairement être coupables !). Selon eux, ils tentent de communiquer au maximum avec les libraires/diffuseurs pour qu'ils puissent être informés en temps réel de tout ce qui se passe en interne et ainsi préparer au mieux leur travail et leur stratégie de diffusion. Et inversement, Jonathan Boulet dit être " très à l'écoute des remontées que nous font des libraires afin de pouvoir optimiser la synergie et ensemble mieux percevoir les attentes du lecteur ".
D'accord. Mais sur quels critères se basent-ils exactement pour publier tel ou tel livre ? Qu'est-ce qui les pousse à publier un livre plutôt qu'un autre ? Pour Denis Guillaume, qui dirige également les éditions Empreinte Temps Présent, " il faut bien sûr que les textes que nous recevons entrent dans notre ligne éditoriale et dans nos collections. Nous nous posons aussi la question de la rentabilité. Il y a de très bons projets invendables pour diverses raisons. Dans la mesure où nous ne sommes pas subventionnés, nous sommes contraints de renoncer. " Rappelons effectivement que les éditeurs chrétiens francophones sont de petites entreprises ne pouvant se permettre de prendre de gros risques financiers.
Jonathan Boulet répond lui qu'il ne publie que ce qu'il veut lire lui-même. Par exemple Rob Bell (Dieu Sexe) ou Gilles Boucomont (Au nom de Jésus, mener le bon combat). En même temps, " Partant du principe que c'est une très grande richesse de découvrir différents angles de vue sur la spiritualité chrétienne, on a de fait un champ éditorial assez large. Les critères sont donc des questions de sensibilité livre par livre. En sélectionnant un ouvrage, on tente de répondre à quelques questions comme : Est-ce que cela permet de rendre la foi chrétienne plus accessible au grand public ? Est-ce que cela peut encourager et enseigner l'Église ? Est-ce que cela peut aider des chrétiens à être épanouis ? " Il n'a donc pas de frustration à gérer par rapport à des livres de théologie qui se vendraient mal, par exemple. Les livres qui marchent le mieux portent sur des sujets accrocheurs. Et souvent, les livres qui intéressent les évangéliques, intéressent aussi les gens qui cherchent un sens à leur vie et qui acceptent un point de vue qui est différent du leur. L'éditeur qu'il est y trouve donc son compte. Mais le niveau théologique des livres proposés ne progresse pas forcément...
Certains éditeurs font quand même de vrais efforts pour proposer des livres théologiques, sachant pertinemment que rares seront les best-sellers. Les éditions Excelsis, par exemple, encouragent des théologiens francophones à produire des livres rigoureux théologiquement mais pouvant toucher un large public. Ils traduisent aussi des ouvrages similaires venant de pays anglo-saxons. Par exemple, des ouvrages de référence comme Le grand dictionnaire de la Bible et la Théologie Systématique de Wayne Grudem (qui se vendent bien), ou encore des ouvrages de théologie biblique comme ceux de Samuel Bénétreau (sur la joie, la prière) et Pierre Berthoud (Genèse 1-11).
En remontant la rivière
Et si, plus en amont encore, ce constat n'était pas tant redevable aux éditeurs ou aux libraires (sachant toute leur bonne volonté et les contraintes, notamment budgétaires, auxquelles ils ont à faire face), mais... aux Églises ? Quand nous avons demandé à Christophe Paya quel pouvait être l'impact de l'enseignement dans l'Église sur la ou les lectures des croyants, il se fit catégorique : " À coup sûr, un enseignement dans l'Église qui visera notamment à faire réfléchir les chrétiens, accompagné d'une communication sur les livres qui permettront d'aller plus loin, aura de l'effet [sur les choix de lecture, ndlr]. D'ailleurs, continue-t-il, les questions qui se posent pour la lecture se posent aussi pour la prédication : est-ce que la prédication évangélique stimule aussi l'intelligence, est-ce qu'elle donne envie d'en savoir plus, d'aller plus loin ? Ou est-ce que tout s'arrête avec le 'amen' final ? " Christophe Paya se garde bien d'accuser qui que ce soit. Pourtant, comment entendre ses remarques sans déceler un désir profond de voir les Églises encourager les chrétiens à une lecture toujours plus enrichissante, stimulante, et théologiquement profonde ? Il ajoute ainsi : " La lecture est un des facteurs importants de la croissance chrétienne. Certes, tout le monde ne fonctionne pas sur les mêmes registres. Mais je peux dire pour ma part qu'une grande partie de ce que j'ai appris sur la foi, je l'ai appris dans des livres chrétiens ; qu'une grande partie de mes engagements a été suscitée par la lecture de livres chrétiens ; bref, que divers livres chrétiens ont accompagné les étapes de mon histoire. Et puis, quel plaisir de pouvoir parler avec d'autres chrétiens d'un livre lu en commun ! "
Nicolas Farelly et Henrik Lindell pour Horizons évangéliques, juillet 2011.

