Depuis quelques années, la bande dessinée a investi l'imaginaire religieux et place les questions théologiques au cœur de ses préoccupations. L'Église est ainsi interpellée et questionnée. Les chrétiens sont-ils prêts à entrer en dialogue avec une société déchristianisée et post-moderne, une société qui cherche à redéfinir ses racines ? Si oui, sauront-ils le faire en utilisant le 9ème art ? N'y a-t-il pas là une occasion unique d'annoncer le message biblique ?
Pour mieux comprendre le contexte dans lequel se situe la bande dessinée francophone, voici son histoire...
Église et bande dessinée, une histoire commune ?
Il y a bien longtemps, les hommes ont compris que les images, au-delà de leur plastique, permettent de raconter ce qui fonde la vie. Au cours de l'histoire, les techniques pour s'exprimer par la figuration vont se multiplier. La bande dessinée trouve en chacune d'elles ses origines. Par ces mêmes moyens, les chrétiens vont exprimer leur foi. L'histoire de la bande dessinée se lie avec celle de l'Église.
L'utilisation des critères ornementaux des sarcophages antiques pour exprimer l'espérance messianique amorce cette histoire dès le IIème siècle. Suivent des scènes bibliques réparties en " cases " gravées sur les portes des églises1 et c'est à partir du XIème siècle que le récit en images se fixe sur le papier et s'accompagne de textes2. Puis, après une période d'iconophobie, les illustrations réapparaissent dans les psautiers et dans les ouvrages pédagogiques mis en place par les Jésuites3. Mais voilà, l'Église n'est plus la seule à utiliser ce moyen d'expression et en perd petit à petit le monopole.
En 1905, la loi de séparation pousse les Églises à trouver de nouveaux moyens d'éducation. Des éditions catholiques sont créées et utilisent la bande dessinée comme outil d'instruction religieuse et morale. Dans les années 60, le journal protestant Tournesol affiche les mêmes ambitions et renforce l'apparition d'un courant de bande dessinée " chrétienne " qui se distingue de la bande dessinée profane. Le fossé se creuse avec la création de journaux indépendants qui malmènent l'Église (et ses grandes éditions) par un humour caustique. Rien ne semble pouvoir réunir ces deux courants de la bande dessinée.
Aujourd'hui, la bande dessinée profane place les questions métaphysiques dans les supermarchés alors que la bande dessinée chrétienne se cantonne à faire de l'édification en ciblant la jeunesse de ses Églises. Une réelle occasion de dialogue avec la société est offerte, les chrétiens sauront-ils la saisir ?
Un dialogue nécessaire
Le dialogue entre la bande dessinée chrétienne et profane n'est pas chose facile. Selon des critères éthiques et spirituels, certains auteurs ne manqueront pas de porter atteinte à la dignité de Dieu et des hommes. Pourtant, si la bande dessinée profane se met aujourd'hui à parler théologie, même de façon hétérodoxe, c'est parce qu'elle désire interpeller les instances religieuses sur ce qu'elles pensent. L'Église mettra-t-elle en avant son héritage culturel pour entrer dans ce dialogue ? Emploiera-t-elle l'imaginaire pour proposer des récits fictifs qui soutiennent une réflexion théologique solide ?
Il faut reconnaître que la participation à ce dialogue culturel peut effrayer et pousser à une position de repli. Or, une telle attitude intellectuelle défensive, dans la prédication de l'Évangile, ne peut que diminuer son efficacité. Dialoguer avec la culture n'est pas une trahison spirituelle mais bien une réponse à l'appel de Dieu. La foi, l'amour et l'espérance chrétienne ne devraient pas s'effrayer face à des bandes dessinées qui proposent une autre vision du monde. Au contraire, elles encouragent les chrétiens à vivre et à témoigner de leur différence avec assurance.
De plus, la préparation à cette discussion ne se fera pas sans réviser les positions théologiques qu'interroge la bande dessinée comme, par exemple, la place de l'imaginaire dans le discours chrétien. En remportant le 1er prix international de la BD francophone en 2007, A. Auderset et son robot ont montré que l'imaginaire peut parler de la foi chrétienne avec justesse4. Pourtant, il existe une certaine réticence face à cette question. Ceci même si Jésus nous a devancés, et avec lui les prophètes, en utilisant les paraboles : une parole imagée et fictive qui invite à considérer notre relation à Dieu et à contempler le royaume de Dieu. Malheureusement, ce constat biblique ne suffit pas à résoudre un blocage qui remonte à la Réforme. Si Luther plaide pour une image qui met concrètement en scène la Parole, Calvin, lui, cherche dans le principe de créativité la beauté de Dieu5. Ces visions pragmatiques et esthétiques se retrouvent dans une distance commune prise par rapport à l'image en tant que telle. Cette attitude s'ancre dans les premiers commandements qui soulignent que l'image ne saurait remplacer Dieu. En effet, imaginer Dieu, ce n'est certes pas vivre avec lui mais cela peut aider ou donner envie de le rencontrer.
Dans le contexte contemporain où esthétisme et portée symbolique peuvent se rejoindre, il y a une possibilité de réaliser des bandes dessinées chrétiennes qui présentent Dieu avec une imagination porteuse de sens et de belle espérance. Sans oublier d'être un moyen d'édification, la bande dessinée chrétienne pourrait ainsi entrer en dialogue avec la bande dessinée profane et même plus : inviter les lecteurs à venir vers Dieu.
Pour aller plus loin :
- Jean-François Galinier-Pallerola, " Théologie et bandes dessinées, une étrange rencontre ", ETUDES n° 4013, septembre 2004.
- R. Francart & P. Faustroy, La BD chrétienne, Les éditions du Cerf, Paris, 1994.
1. Les portes de la basilique Santa Sabina, à Rome, en sont un bel exemple. Elles datent du Vème siècle et comportent vingt-huit cases historiées.
2. La Bible d'Étienne de Harding datant du début du XIIème siècle utilise parfois des critères narratifs proches des bandes dessinées des années trente.
3. On peut trouver à Mialet, au Musée du Désert, un jeu de l'oie illustré (avec texte et cases), datant de la fin du XVIème siècle, qui présente les grandes doctrines catholiques de l'époque.
4. A. Auderset, Robi pour les Intimes, Atelier Auderset, Saint Imier, novembre 2005.
5. J.Cottin, Expérience théologique, expérience artistique. Actes du colloque de Florence. Facoltà teologica dell'Italia centrale. Institut catholique de Paris. Editioni Dehoniane, Bologna, 2001.

