Nous avons reçu cette lettre de frère Ignace Pemba (datée du 22 mars). Il est responsable des Fils de la charité en Afrique, ordre religieux caritatif de référence. Il vit à Abidjan, capitale de la Côté d’Ivoire. La situation politique est en train de dégénérer en guerre civile. Ayant une certaine expérience de reporter de guerre (civile) en Afrique, nous devons insister sur les enjeux de l'information. La manipulation est généralement massive dans ce type de conflit. Or, cette lettre, qui est un témoignage direct et vérifiable, est d'autant plus précieuse. La personne qui l'écrit n'a aucun intérêt à mentir ou même à exagérer. Elle doit être divulguée. C'est nous qui soulignons.
HL
Abidjan, le 22 mars 2011
Le mensonge, la guerre des médias, la rumeur, l’intoxication, la manipulation, la médisance, la calomnie, le fanatisme politique... ne crédibilisent pas l’information ; alors j’ai choisi pour me faire mon opinion d’aller à la source et vérifier les faits. C’est ainsi que : le 20 mars, deuxième dimanche de Carême, après l’Eucharistie avec l’équipe de Clouétcha, où l’église n’avait même pas le quart des fidèles, je suis allé voir l’impact d’un obus tombé à 200 mètres de la paroisse sur un espace vide situé entre Abobo Baoulé et le quartier de Clouétcha. D’après les témoins, on compte quelques blessés légers et des impacts aux murs.
J’ai sillonné Abidjan, c’est la désolation, l’exode massif des populations le long des routes. Les gares routières affluent et grouillent de monde. A Yopougon, non loin du CHU, j’ai vu des maisons brulées, des boutiques, des magasins et commerces saccagés, pillés et brulés. Le spectacle est accablant. Le peuple est terrifié traumatisé, il règne un climat de terreur. J’ai visité des familles qui aujourd’hui vivent dans la peur et ne pensent qu’à partir, se mettre à l’abri loin d’Abidjan dans les villes et villages de l’intérieur. Le soir, je suis rentré abattu, exténué et la peur au ventre. La nuit était insupportable, non seulement le quartier est plongé dans le noir mais les coups de canon, des obus alimentent d’avantage nos peurs et nos inquiétudes. Moïse et Emmanuel évoquent de plus en plus la possibilité de partir. Nos analyses et discussions sont bien fructueuses cependant, j’ai décidé hier lundi 21 mars de rencontrer les Capucins et les Jésuites.
Les Capucins ont fait partir les étudiants hors de la Côte d’ivoire, ils restent huit personnes dans la maison parmi lesquelles trois ivoiriens, un tchadien et des italiens qui comme nous, ne pensent partir qu’au cas extrême ; ils envisagent même ouvrir leur maison au pire des cas pour accueillir les déplacés.
Bref ils nous encouragent à rester. Nous nous sommes échangés les contacts et promis de nous appeler régulièrement.
Les Jésuites ont gardés les étudiants de la troisième année et les professeurs. Ceux-ci n’envisagent pas quitter leur maison et nous exhortent à être les derniers à partir. Ils ont un conseil d’administration cette semaine pour examiner la situation qui est très préoccupante. Les autres étudiants ont été envoyés en stage pastoral et de langue, dans d’autres pays. Le supérieur de la maison m’a prêté le film Des hommes et des dieux pour mieux nous aider à discerner et nous encourager à tenir bon dans cette épreuve. Une rencontre entre les responsables des trois maisons est envisagée dans les prochains jours.
Je doute de l’avenir du CFMA (Centre de Formation Missionnaire d’Afrique). Ce matin j’ai visité la sœur Michelle avec qui j’ai évoqué la situation du pays et là, j’ai parlé avec une des employés qui a perdu son fils de 18 ans dans des circonstances banales et imprudentes. Nous entendons dire des choses mais je préfère vous parler de ce qui me semble vrai. L’appel des jeunes à se faire enrôler dans l’armée a eu un écho favorable auprès de la jeunesse qui a répondu massivement. Ce sont ces jeunes qui seront en première ligne et sans expérience, ils seront des chairs à canon. Un autre imam a été tué du côté de Williamsville. Le collège des Imams appelle à l’apaisement et à ne pas se venger. Les chrétiens s’interrogent et d’aucuns craignent une guerre religieuse. Une guerre inter-ethnique n’est pas possible en Côte d’ivoire vu le nombre d’ethnies. Certes la cohésion sociale est menacée mais je suis convaincu que nous n’arriverons pas à cette étape.
Ignace Pemba
Et voici le site des Fils de la charité : www.filsdelacharite.org
Au sujet de l'enrôlement de certains jeunes pro-Gbagbo, lisez et regardez ces rapports de France 24.
Lisez cet article sur des associations chrétiennes dont le Secours catholique et le Défap protestant qui s'inquiètent du risque d'une instrumentalisation religieuse du conflit.
Et ce communiqué de la Fédération protestante de France du 25 mars.
Cet article a été mis en ligne le 23 mars 2011.
